Medelha. Médée. Max Rouquette.

Medelha

 




Le théâtre de Max Rouquette :


Médée est révélatrice de la conception formelle et fondamentale du théâtre de Max Rouquette. En effet, le théâtre est pour lui « populaire » en son acception la plus noble. Il le souhaite nourri d’un imaginaire collectif dans sa dimension la plus prosaïque et dans une autre, irrationnelle, quasi-surréelle mais participant de la substance d’un peuple :


   

    J’ai souvent rêvé, en suivant la route qui, de la Boissière, descend sur Aniane, à un théâtre pour les gens de la contrée, simple et, peut-être, pas tellement onéreux. Il est déjà prêt : la terre, le ciel, les rochers, un ruisseau, l’ont dessiné. Nous n’aurions qu’à le faire théâtre. Il fait penser à ceux de la Grèce. Le ruisseau, sec l’été, entoure aux trois quarts, dans son cours sinueux, un relief qu’il serait vite fait d’aplanir et qui serait la scène. Pour les spectateurs, la pente de la colline, raide, qui encercle à demi le ruisseau courbe.
On peut couper les chênes verts ; on peut disposer des dalles, les lauses, ici, ne manquent pas. Les gens s’assiéraient sur les pierres, les rochers, la terre, sur leurs vestes ou des coussins.
Mais ce n’est peut-être qu’un beau songe.
    Et la pièce ? La pièce serait à l’image de ce théâtre, dans son esprit, pierreux, brutal, dur, sans ornements, mais parfois avec l’ampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit ; et aurait pourtant les reflets et les significations de la vie, de ses tourments, des tempêtes, des songes et de la souffrance de tout homme, dans tous les temps.


Max Rouquette, préface à Médée, Editions Espaces 34, 2003


   


    Ai sovent somiat, passant per lo camin que devala de La Boissièra sus Aniana, d’un teatre per los de l’encontrada, simple, e, benlèu, sens talament de còst. Es adejà prest : la tèrra, lo cèl, los ròcs, un riu, l’an fach. Auriàm pas qu’a lo faire teatre. Fai pensar a los de l’Ellade. Lo riu, sec l’estiu, dins son escorreguda serpentosa a cerclat als tres quarts un morre que seriá léu fach de l’aplanir per ne faire la scèna. Per lo mond, lo penjal dau serre, redde, que cercla, el, lo riu tòrs. 

Lo euses se pòdon copar ; se pòt arrengar de pèiras, las lausas, aquí, mancan pas. Lo mond s’assetarián sus las pèiras, los ròcs, la tèrra, sus sas vestas, o de coissins.                                 

Mas, es benlèu pas qu’un bèl sòmi.                                                                                                 

    E la pèça ? La pèça seriá coma aquel teatre, dins so èime, peirós, brutau, dur, sens belòias, mas, de còps, amb l’ample dau vent, de la calor, de l’èr, dau cèl, de la nuòch ; e que siá pasmens lo rebat e la significacion de la vida, dels laguis, dels tempèris dels sòmis e de la malor de tot òme, per tot temps.

 

Max Roqueta, Medelha, prefaci, Editions Jorn, 1989

 

 

 

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Médée : Contexte et mythe

 




Médée est la fille du roi de Colchide (actuelle Géorgie), Eétès. Magicienne, elle offre ses pouvoirs à Jason venu en son royaume conquérir la Toison d’or détenu par Eétès. Elle trahit son amour filial par amour pour Jason et va jusqu’ à tuer son propre frère  
Absyrte  pour faciliter la fuite des Argonautes. Adonnée à Jason, elle vengera à  Iolcos l’usurpation de Pélias au trône d’Eson, père de Jason, par un paricide involontaire. Fuyant alors Iolcos, le couple est accueilli à la cour du roi de Corinthe, Créon. Hélas, Jason tombe amoureux de la princesse Créuse et Médée, répudiée, se venge en tuant ses propres enfants nés de son union avec Jason puis Créuse, par le biais d’un vêtement envoûté que Créon aura aussi le malheur de toucher en embrassant sa fille gisante.

 

 

 


Vision of Medea, Turner, 1828

 

 



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Medelha/Médée : Etude comparative

 

    Max Rouquette se réapproprie la pièce d’Euripide, ou plutôt la réapproprie-t-il au monde contemporain jouant des archétypes issus d’un héritage occidental devenu aussi héritage judéo-chrétien. Max Rouquette alimente et vivifie le pouvoir de l’âme populaire en démiurge dramatique et décape des aspects d’antiquité pour une appréhension immédiate de la tragédie sans nécessité de doctes littératures préalables. La pièce se meut, se réincarne vingt-cinq siècles après sa première représentation. Sa fidélité au texte grec fait l’effet d’un écho entendu d’une rive à l’autre de la Méditerranée par-delà la temporalité. La pièce réunit là les hommes, et l’auteur confère ou réactualise la force universelle à une œuvre de génie.


    Sous un aspect formel, les chœurs initiaux des femmes corinthiennes de la tragédie laissent place  à l’assemblée des vieilles, ces mêmes palabrant sous les platanes au cœur des villages héraultais ; veillant. Associées par Max Rouquette à des rapaces nocturnes, elles sont la sagesse populaire -ainsi la chouette d’Athéna- mais également ces regards lucides voyant les réalités des hommes, faisant fi de l’obscurité tombée sur le monde. Le prologue initialement parlé ainsi la tradition grecque est suivi d’un déroulement structurel où parodos (entrée du chœur), stasima (chants) et exodos (sortie du chœur) sont transmués en psaumes cantilés renforcent la clairvoyance des dires lancés au « vent » comme les mouvements de l’âme de celles qui prêtent leur voix à la manière des psaumes de David, de Job, d’Isaïe ou d’Ezéquiel.  Ils sont au nombre de dix et sont nommés : Psaume des Chemins, Psaume de l’Etranger, Psaume des Mères, Psaume du Pardon, Psaume de l’Abandon, Psaume de l’Angoisse, Psaume de la Résignation, Psaume de l’Enfant, Psaume du Pressentiment, Psaume du Néant. Les personnages des vieilles gens sont un couple (Salimonde et Carnal) qui remplace la nourrice et le pédagogue.                                                                   


    Comme chez Euripide, il y a une compréhension aiguë du fonctionnement psychique, de l’irrationnel de la passion, des fluctuations émotionnelles, sentimentales rejaillissant sur l’action de la fille du roi de Colchide. Elle vacille et s’émeut à l’égard de ses enfants, puis se reprend au nom de la seule loi possible, celle du sang et ce, malgré les prières de Salimonde. Il n’y a pas d’innocence partout où peut se cacher une goutte de sang de Jason. Et ces enfants ne seront jamais esclaves dans le palais doré promis par le mariage de leur père. Le fratricide n’aura pu avoir lieu pour rien, son sang a coulé pour l’amour de Jason. Jason a trahi. Absyrte doit être vengé. La pièce s’achève chez Rouquette par la vision terrible de Jason de ses enfants occis, la disparition de Médée puis par un anéantissement du monde tout en entendant la promesse d’une éternité de la sorcière par Salimonde. Le monde est néant, se tait par la mort, mais Médée est éternelle à la conscience de Jason condamné à une longue vie. Chez Euripide, Jason ne peut pas même embrasser ses enfants. En effet, les enfants devaient là partir avec leur mère sur le chemin de l’exil et c’est à l’initiative de Médée que ces derniers pouvaient rester auprès de leur père. Finalement, que ce soit dans l’une ou l’autre pièce ; ceux qui devaient disparaître aux yeux du futur roi de Corinthe, sont à jamais perdus à sa vue. Puis Médée à son tour disparaît et la pièce s’achève sur l’impossible compréhension des dieux et de la marche du monde au commun des mortels…





    Quant au personnage de Médée, elle demeure l’étrangère puisque bohémienne. Elle est l’étrangère indomptable, insaisissable aux mondes qu’elle parcourt et demeure l’apatride comme la Médée d’Euripide, barbare et suspecte parce qu’Asiatique. Du levant jamais ne vient ni bonnes gens, ni bon vent (Psaume de l’Etranger) Mais il ne faudrait pas faire prévaloir une idée régionaliste ou nationaliste en faveur d’une culture particulière et au détriment de toutes les autres. Ce serait là une lecture simpliste et contradictoire. De plus, Max Rouquette a délibérément omis l’épisode III de la pièce classique qui dû flatter par son « Athénophilie » le public d’Euripide.                                                                                                                      

    Le personnage de Médée est  puissante et poignante parce que symbole de l’exil volontaire, c'est-à-dire de l’affranchissement géographique et politique (Je crache à la face des Rois) mais aussi familial. L’amour est une conversion totale et entière ; elle est dévotion au corps de Jason.  J’ai trompé un Roi pour avoir un mâle. J’ai fui la maison paternelle. J’ai tué mon frère. J’ai laissé ma patrie pour la terre sans bornes et la liberté sans clé. Les gens ne le pardonnent pas. La bohémienne Médée est ivre d’un absolu charnel, d’un absolu d’unicité. Le monde est à sa propre mesure émotionnelle, à ce qui échappe à l’idée et expire du corps : La parole de Jason résonne en elle comme le serment inaliénable de leur union. Mais l’Argonaute, le marin délaisse au vent cette parole et le vent couvre et déchaine le monde ; il est le souffle qui anime Médée, la nomade brûlante, comme elle, il est errance et élément insaisissable qui ne peut être contraint ni contrit entre les murs de la sédentarité, de convenances sociétales et de moralité visant à la conciliation. Il n’est pas de compromission possible à la trahison. Mais plus encore, à la violence effective de la passion. Mon chemin, mon vieux chemin de sang et de larmes, je suis encore capable de l’ouvrir à nouveau, avec tout l’élan d’un vaisseau qui laboure les champs de la mer.

Max Rouquette fait évoluer le drame dans une nature empathique qu’elle soit animale, végétale, minérale, céleste. Médée est d’abord fille de la terre, « déniaisée » d’un paradis verdoyant en lequel elle vivait sereine. C’est aussi le temps d’un âge d’or, le temps des dieux où Médée magicienne-chamane ne connaissait que l’harmonie au monde.


 

 



Parce qu’il a fallu que ce vaisseau, de loin venu, accoste un jour la rive où j’étais heureuse…J’étais une jeune fille heureuse. Elle était douce et bonne, la vierge Médée.                      

Je t’ai donné la vierge Médée, la fille de la grande plaine où le vent chasse l’herbe rase, la fille aux mains vertes, du suc des plantes maudites et des bêtes venimeuses qu’elle endormait de son chant, celle qui, avant toi, n’avait ouvert ses cuisses qu’au tronc des arbres qu’elle escaladait, et qui frémissait de sentir dans son ventre la montée de la sève et l’obscur tremblement de la terre.

            La fille sauvage qui savait la façon de guérir tout mal et dont les mains chassaient la fièvre, la fille sauvage qui se gardait des hommes et dont le regard les glaçait parce qu’elle savait qu’on ne peut appartenir à la fois à la terre et à un homme.


Scène XIV.



Perdequ’a calgut qu’aquel vaissèu, de luònh vengut, se pause un jorn sus la riba ont ère urosa…Ere una joventa urosa. Era doça e bona, la verge Medelha. Es vengut e li ai bailat la verge Medelha.

T’ai bailat la verge Medelha, la filha de la grand planura ont lo vent cocha l’èrba rasa ; la filha de las mans verdas, dau chuc de las plantas maldichas e de las bèstias verinosas qu’entredormissiá de son cant ; aquela qu’avant tu aviá pas dubert sas cuòissas qu’au fust dels arbres ont escalava e que s’estrementissiá de sentir dins son ventre lo montar de la saba e l’escur tremolar de la tèrra.

La filha fèra que sabiá lo biais de garir tot mau, e que sas mans trasián las febres ; la filha fèra que se gardava dels òmes e que son agach los gelava perdequé sabiá qu’òm pòt pas èstre au còp a la tèrra e a un òme.

           

                Scèna XIV.

 


 


 

 

   

Medea, Feuerbach,1879

 

 

    Un bestiaire émerge à la lecture de la pièce et en renforce la force psychologique, permet de saisir par des analogies-clichées -et donc sublimement vulgaires-  la « nature » des personnages. Oiseaux charognards, rapaces constituent le chœur muet s’agitant puis chantant ; la meute de loups (qui se substitue à l’image euripidienne de la lionne) pour le cœur de Médée et les siens (au sens fort de la possessivité), A la louve le vieux loup veut arracher son mâle et ses louveteaux. Le temps vient de montrer les griffes de la louve. Vient le temps de montrer les crocs. Les meutes sont aussi l’image de personnes hostiles, de souverains vindicatifs. La meute constitue un clan libre de ses mouvements mais ignorant la diplomatie et n’étant guidé que par l’errance. Là encore, toute entente est impossible. Le Roi est lion, il domine par sa sagesse ; et sa bonté, sa magnanimité sont oracles de félicité (Psaume du Pardon). Créuse est la maigre alouette, la pauvre agnelle, la génisse sacrificielle qui donne son ventre à la politique : Naïve et dénuée de tout pouvoir thaumaturgique et avilissant Jason maintenant flétri ; loin de ses voyages héroïques. Voué à l’Etat. Il est le chien enchaîné de la fable, le lévrier mélancolique, qui s’oppose au libre loup : Je ne suis pas fait pour vivre comme une bête pourchassée, dit Jason. Lorsqu’elle songe à ses enfants ayant pour nouvelle mère Créuse, ne dit-elle pas Jusqu’au jour où elle aura les siens qui feront des nôtres leurs valets. Ses louveteaux, ses pauvres petits loups deviendraient chiots ? Outre des personnages, les concepts prennent chair eux aussi : La liberté est garantie par l’amour qui s’incarne dans l’équidé. L’amour dont le seul souvenir, la seule odeur fait hennir les juments dans le pré, et qui te fait courir un frisson dans les reins. Et le ressentiment de la gitane s’accompagne d’un cortège fidèle à Médée avec renard, furet, araignée, serpents.

   

    Médée, sensible (au sens philosophique), invoque les éléments de la nature et les faits siens pour son dessein.  Il faudrait des remparts plus épais que ceux de Corinthe pour arrêter le grand vent du désert qui me pousse. Elle domine en astre solaire ce désert et se confronte à ce qu’elle conçoit comme l’autre soleil, Créuse. Mais cet autre soleil pour lequel les occurrences sonnent à la manière d’incantations est aussi le jour fatal qu’accorde le roi de Corinthe à celle qui doit connaître une nouvelle errance. Et le zénith, le point ultime qui sonne l’heure du départ de Médée, les adieux à ses enfants. La mer, les vagues de l’amour, l’eau qui efface, l’amertume (Psaume de l’Abandon).

Les raisins cueillis et goûtés dans son union amoureuse avec Jason ( dorénavant vendanges promises à Créuses) s’opposent aux racines de la haine et du désespoir, cependant générateurs eux aussi de jouissance, de force vitale : Et moi qui ne savais pas que la vengeance pouvait faire jouir aussi bien que l’amour. Et la nuit porte le regard nostalgique de Médée. Les enfants sont étoiles (enfants de soleil), fleurs… Puis cette nature toute entière devient à Médée le miroir de sa souffrance en tant que l’herbe le poison, le monde le venin de l’aiguillon de l’amour. Enfin, ce désert qui avance vers Corinthe inexorablement, ville ou cité qui sera réduite en cendre; brûlée par la race solaire, par l’étoile la plus éclatante. L’objet support de sa résolution paraît parcouru de vie, la lame du couteau renvoyant le reflet de Médée déchirée, il l’apaise, fait taire sa conscience avant de réveiller ses projets funèbres après que la vieille Salimonde a tenté en vain d’arrêter sa main...

 

 


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                                                                                       Médée, fresque d'Herculanum, v. 70-79